1987.
L’actrice Isabelle Adjani est visée par une fausse rumeur sur sa santé, qui dure depuis des mois. Elle a le SIDA dit-on. On rajoute qu’elle va mal.
Elle en a parlé au JT de TF1, quelques mois plus tôt, en même temps qu’elle a évoqué ses projets professionnels d’alors (notamment le film Camille Claudel).
Mais rien n’y fait. La rumeur a continué. De plus en plus fort.
Elle fini par retourner au JT, mais cette fois-ci juste pour réagir et démentir. Le président de l’Ordre des Médecins a même été interviewé pour l’occasion.
L’épisode est assez connu, et elle est d’ailleurs revenue sur cette triste histoire des années plus tard et vous trouverez facilement des articles à ce sujet.




Je la cite, dans cette interview, en 2018 :
Une rumeur a couru sur votre santé en 1987. Vous aviez, disait-on, contracté le virus du sida.
La rumeur a duré neuf mois. Le temps d’un enfant mort-né. Une espèce d’enfantement de quelque chose qui a failli non pas me tuer, mais épuiser toutes mes réserves de raisonnement logique. Mon système de confiance s’était écroulé. C’était le début de l’épidémie et tout le monde était ignorant du mode de contamination. Certains me réclamaient des aveux que je n’avais pas à leur faire. D’autres déliraient, prétendant connaître l’hôpital dans lequel je n’ai jamais été admise.
Comment cela se traduisait-il dans la vie quotidienne?
On avait du mal à m’apporter un couvert, à me serrer la main, à m’embrasser. Même ma mère me disait: «Mais dis-moi la vérité!» Je ne sais combien de fois j’ai passé le test en m’interrogeant: «Tout le monde ne peut pas être fou, ils ne peuvent pas tous savoir quelque chose et que ce soit erroné! Ce sont sûrement eux qui ont raison.» J’avais l’impression de vivre une tragédie antique. D’être une Iphigénie sacrifiée par la folie païenne ambiante. Grâce à un sociologue, j’ai réussi à mettre à distance les symptômes de la rumeur.
Isabelle Adjani: «Je suis passée à côté d’une partie de ma vraie vie» – L’Illustré- 2018
J’ai gardé des souvenirs de cette histoire. Notamment 1 souvenir précis. Des propos qu’elle avait tenus à la TV. J’ai farfouillé et j’ai retrouvé la séquence en question.
Écoutez donc :
Ce qui est terrible pour moi c’est de devoir venir ici pour dire « Je ne suis pas malade. » Comme si je disais, comme si j’avais à dire « Je ne suis pas coupable d’un crime. » C’est quand même monstrueux qu’on en arrive aujourd’hui à considérer que la maladie est un crime, toujours en ce qui concerne le SIDA, et de devoir s’en expliquer.
J’avoue que je n’ai pas retrouvé toute la vidéo d’origine, celle de son passage au JT de Bruno Masure, sur TF1. Mais j’ai trouvé ça, je vous laisse jeter un œil.
Et ça m’avait marqué ce propos. Devoir s’expliquer sur son état de santé, dire que l’on n’est pas malade, comme si on avait à se justifier face à une accusation de crime.
Parce que oui, on pourrait argumenter qu’être malade, ce n’est pas un crime, ce n’est pas un comportement coupable. Donc ce n’est pas insulter ou diffamer que de dire que quelqu’un est malade.
On s’en fout de la rumeur, non ?
Sauf que vous comprenez bien que ça ne marche pas comme ça. Il y a eu un impact sur elle, sur ses proches.
Et au niveau pognon, je ne sais pas. J’ai le souvenir qu’à l’époque quelqu’un expliquait que pour un producteur qui fait un film, la question de la santé de l’acteur vedette, c’est pas anodin. Que se passe-t-il si l’acteur ne peut pas finir le film ? Il y a des contrats d’assurance, tout ça… Alors, quel est l’impact d’une rumeur concernant l’état de santé d’un acteur ou d’une actrice ?
Et puis, il faut remettre le contexte. Le SIDA, dans les années 80, c’était terrible. Une maladie qui était à la fois incurable et mortelle et stigmatisante. Au début, la maladie était surnommée le « cancer gay » (et, personnellement, j’avoue que les première fois que j’ai entendu le mot SIDA, on en parlait comme de la « maladie des PD »). Toutes sortes de fausses rumeurs circulaient (exacerbées par certains opportunistes).
Tenez, pour vous donner une idée de l’ambiance :
(Concernant l’extrait ci-dessus, vous pouvez écouter toute la séquence sur le site de l’INA.)
Mais je me disperse.
Vous avez compris où est-ce que je veux en venir. Dire que quelqu’un est atteint dans sa santé, ce n’est pas en soi un propos diffamant. Pas grave donc. Sauf que c’est pas si simple. Et une femme, une personnalité publique, s’était donc retrouvée sur le plateau du JT de la plus grosse chaîne de télévision, plus ou moins obligée d’aller démentir une fausse rumeur sur sa santé. On était avant internet, avant les tablettes et les portables, et à une époque où on n’avait pas 500 chaînes sur l’abonnement de base au câble. Le JT du soir, c’était quelque chose.
Et puis, mis à part le mal qui était fait à Isabelle Adjani, et à son entourage, que devenaient les malades du SIDA ? Alors qu’on était déjà dans une ambiance de peur, de marginalisation, de mépris, j’insiste. Je vous laisse réfléchir à la question.
Si tout cette séquence m’est revenue en mémoire, c’est à cause de l’actualité récente et de diverses discussions sur une autre histoire de fausses rumeurs.
Brigitte Macron s’est retrouvée visée par des rumeurs selon lesquelles elle serait un homme en fait. D’autres femmes connues, et notamment des épouses de responsables politiques, ont subi des rumeurs similaires (la plus connue étant Michelle Obama).
Et il y a eu des discussions sur une question toute simple : et qu’est-ce que ça fait ? On s’en fout, non ? Être trans, ce n’est pas un crime.
Récemment, 2 personnes ayant joué un rôle majeur dans la diffusion de cette rumeur ont été relaxées en appel, après une condamnation initiale.
Selon un avocat consulté par le journal Le Monde :
La cour estime que ce n’est pas diffamatoire d’accuser quelqu’un d’être trans. La relaxe n’est pas prononcée parce que ces personnes [les prévenues] auraient raison, mais parce que les propos ne constituent pas une qualification pénale
Alors je vais bien me garder d’essayer de jouer les experts sur le droit de la presse en France (ou dans d’autres pays). Je ne sais pas si les avocats de Brigitte Macron auraient dû plaider autrement, si le verdict risque d’être cassé par un autre tribunal, etc. Je n’en sais rien.
Par contre, du point de vue éthique, j’aurais tendance à être catégorique : tout ça est dégueulasse.
Il faut arrêter. Les gens qui diffusent cette rumeur font du mal. Et c’est pareil pour les rumeurs du même genre qui visent Michelle Obama ou Begoña Gómez (l’épouse de Pedro Sánchez). Il n’y a aucune raison de mentir sur des gens.
Et pensez à l’impact sur l’entourage.
Poussons jusqu’au bout le raisonnement. Imaginons que je prenne pour vrai ce hoax sur Brigitte Macron. Ça veut dire que son grand frère n’existe pas. Que ses enfants ne sont pas ses enfants. Qu’elle a menti toute sa vie et que tout famille est complice de ce mensonge. Etc, etc.
Et les personnes trans ? Quel est l’impact sur elles ? On se sert d’elles comme d’une sorte de repoussoir. Être trans devient une sorte d’accusation honteuse dont des gens doivent se défendre. C’est crade.
Donc, non, pour moi, on ne s’en fout pas.
OK. Ce n’est pas un crime d’être trans. Tout comme ce n’était pas un crime d’être malade du SIDA. Mais aucun être humain n’a à accepter que l’on raconte des mensonges à son sujet.
Allez, pour finir ce billet, je vous remets le petit extrait d’Isabelle Adjani.
Parce que je trouve que le propos est très généralisable et qu’il sonne très juste, encore aujourd’hui.
édit :
Suite à certaines remarques qui m’ont été faites, je tiens à rajouter un petit complément sur un point qui me semble évident, mais que je n’ai pas explicité dans mon texte : le droit à l’intimité, à la confidentialité.
Si on parle par exemple des questions de santé, il est évident que rendre publique une information médicale vous concernant, sans votre accord, serait à la fois illégal et immoral. Même si l’info était vraie.
Je tiens beaucoup à la notion de véracité. Mais ce n’est pas la seule chose qui compte.
Aucun être humain n’a à accepter que l’on raconte des mensonges à son sujet. Et aucun être humain n’a non plus à accepter que sa vie privée et son intimité soient violées et étalées au grand jour.
Mais dans l’affaire dont je voulais vous parler ici, non seulement il s’agissait de la vie privée et de la santé d’une personne, mais en plus il s’agissait d’un mensonge.