Vous connaissez vos classiques ?
Saint-Exupéry et le Petit Prince, c’est bon, vous savez de qui est-ce que je vous cause ?
Et vous connaissez la scène du « dessine moi un mouton », hein ?
Au cas où, je vous remets le passage en question :
(Et si vous voulez relire tout le bouquin, j’ai trouvé ici une version PDF complète.)
Le gars essaie de dessiner un mouton.
Mais ça marche pas.
Pas convainquant.
Il fait 3 essais…



…Et comme il en a plein le cul et qu’il a pas que ça à foutre, et bien il fait le coup de la caisse avec les trous. Et il laisse le soin au gamin d’imaginer le mouton dedans.
Et là ça marche.
Ce passage comporte toute une symbolique sur l’imagination, sur notre capacité à voir au-delà des apparences, etc. Vous trouverez plein d’analyses de texte sur le sujet, comme ici.
Mais vu qu’on cause d’imagination, je vais vous demander d’imaginer un truc.
Et si, le coup du mouton de Saint-Exupéry, je l’utilisais pour essayer de vous vendre du bullshit ? Imaginez que je raconte des conneries et que j’essaie de vous y faire croire. Et que j’invoque l’existence de preuves irréfutables et d’arguments décisifs ? Mais que, au lieu de vous montrer un gros dossier contenant ces preuves irréfutables et ces arguments décisifs, je vous invite à IMAGINER le tout ?
J’ai des preuves…
Irréfutables…
Elles sont là…
Dans cette caisse…
Et je cause.
Et je brode.
Je m’indigne. Je m’offusque. Parce que le scandale est immense. Parce que c’est très grave.
Et je ne parle pas à la légère.
J’ai un gros dossier.
Là.
Dans cette caisse.
Vous la voyez la caisse ?
Vous voyez le truc ?
Ou plutôt, vous imaginez ?
Parce que si je reviens à la comparaison du mouton, le gros avantage du coup de la caisse, c’est que chacun d’entre vous peut imaginer le mouton à sa manière.
Le mouton qui colle le mieux à son image du mouton. À ses clichés. À ses préjugés. À ce qu’il sait ou croit savoir.
Un ou une d’entre vous va penser à un des ses petits moutons noirs de l’Île d’Ouessant, à peine plus gros qu’un caniche…
…Alors que d’autres parmi vous vont plutôt penser à un nez-noir du Valais.
Enfin, chacun, chacune va s’imaginer son mouton, à sa manière.
Le mouton qui lui convient le mieux.
En ayant passé du temps à farfouiller dans les discours conspis, je me suis rendu compte que beaucoup de choses fonctionnent comme ça.
Dans leurs « révélations » et leurs « enquêtes », on a souvent de très grandes phrases, avec des affirmations très fortes, mais en restant extrêmement vague.
L’utilisation du sous-entendu est très fréquente. Ou alors les formules du genre « je vous laisse imaginer ». Ou les fausses interrogations de type « je me pose la question ».
Et il y a les allusions à des preuves, nombreuses. Des arguments accablants. Et souvent, ces fameuses preuves, on en cause, on en cause. On en cause beaucoup. On en tire de grosses déductions, de grandes analyses. Mais on ne vous les montre pas.
Ou on vous laisse juste entrevoir : une capture écran très partielle d’un document, un court extrait d’une vidéo… Comme on si on vous laissait entrevoir le mouton à travers des trous dans la caisse.
Le meilleur mensonge que je pourrais utiliser contre vous, pour vous manipuler, ce n’est pas un mensonge que j’inventerais de A à Z. C’est le mensonge que je vous laisserais le soin de fabriquer, le mensonge que vous élaborerez sur mesure, chacun d’entre vous, pour vous. Le mensonge qui cadrera le mieux avec ce que vous savez ou croyez savoir, ce qui vous touche, ce qui vous convient.
J’ai juste à vous inviter à imaginer un récit. En vous montrant une caisse avec des trous et accumulant mille commentaires, aussi vagues et ambigus que possible, sur ce qu’il y a dedans.
Et c’est bien commode de pouvoir ainsi balancer des trucs sans avoir à vraiment assumer ses propos. Puisque c’est vous qui imaginez l’essentiel du récit.
Et je peux jouer sur la dimension du temps. Vous allez bientôt le voir ce mouton. Si, si. C’est juste que maintenant, ce n’est pas le bon moment. Mais bientôt le mouton sortira de sa caisse.
En attendant, vous pouvez continuer à l’imaginer ce mouton (et à imaginer toutes les bonnes raisons pour lesquelles ne vous le montre pas maintenant).
Et puis il y a l’effet de groupe.
Le fameux mouton, que vous devez imaginez dans sa caisse, si vous êtes plusieurs à l’imaginer, et que vous en causez…
Et bien vous allez mutuellement vous convaincre les uns les autres. Vous entendez l’autre qui parle du mouton. Et l’autre vous entend parler du mouton. Et chacun va supposer que si d’autres gens en parlent, du fameux mouton, c’est sans doutes qu’ils savent de quoi ils causent.
Ils l’ont peut-être vu le mouton d’ailleurs. Hein ?
Et personne ne va s’imaginer que ce qu’il y a dans la caisse n’a peut-être rien à voir avec un mouton, ou qu’elle pourrait carrément être vide.
Et, qui sait, peut-être même qu’il en aura pour aller raconter plus loin que, eux, ils l’ont vu, le fameux mouton.
Dans sa caisse.




