Je vais commencer ce billet par une question vache.
Une expérience de pensée.
Imaginez 2 célébrités. On va dire 2 stars de la chanson ou de la télé. A et B.
A s’exprime souvent en public sur des questions de société, de politique. Et vous levez les yeux au ciel, parce que A semble représenter tout ce que vous détestez en matière de discours politique. Vous trouvez même que A est un sacré connard (ou une sacré connasse).
Quant à B, qui s’exprime aussi souvent en public, ses positions politique sont relativement proches des vôtres. Quand vous l’entendez parler de de sujets divers, vous vous dites généralement qu’il ou elle a bien raison.

Mais vous savez, de source sûre, que A est très correct comme employeur, que les gens qui bossent pour lui, ou pour elle, bénéficient de bonnes conditions. Et A a aussi la réputation de se montrer respectueux, ou respectueuse, avec les gens dans les coulisses.
En revanche, vous savez que B exploite ses employés et que, en plus de les sous-payer, il ou elle multiplie à leur égard les propos humiliants. D’une manière générale, B est connu (ou connue) pour traiter les gens comme de la merde quand il n’y a pas de caméras pour filmer.
Question: qui est le plus proche de vos valeurs ? A ou B ?
Je peux en chercher d’autres des expériences de pensée chiantes de ce genre-là.
Imaginons dans les médias. Qu’est-ce que vous préférez ? Un ou une journaliste qui exprime des préférences partisanes éloignées des vôtres mais qui se montre intraitable avec la déontologie de son métier ? Ou alors un ou une journaliste qui affiche des positions qui vous plaisent, mais qui raconte n’importe quoi dans ses articles ou ses interventions à la TV ?
J’arrête là avec ce genre de questions par ce que je ne vais pas prolonger mon billet de blog à l’infini. Vous m’avez compris.
Alors, bien-sûr, vous préféreriez une situation où la célébrité A, dont les positions politiques affichées sont à l’opposé des vôtres, se comporte en coulisses comme un gros salaud (ou une grosse salope): ce serait plus simple.
Et vous vous dites qu’il devrait y avoir une cohérence entre les positions affichées et les comportements réels. Il devrait, oui. Mais vous savez que ce n’est pas forcément le cas.
Surtout si des gens font de gros efforts pour afficher leur vertu pour mieux masquer leurs turpitudes.
Et on peut même se demander s’il n’y a pas de personnes qui s’autorisent à se comporter comme des gros salauds (ou des grosses salopes), parce que, c’est bon, ils (ou elles) ont tenu le bon discours, ont affiché le bon drapeau, ont soutenu le bon groupe. On va pas trop leur en demander non plus, hein ?
Certains types de comportements observables sur les réseaux sociaux me font réfléchir à tout ça.
Sur les réseaux sociaux, nous sommes poussés à prendre position. Et il faut prendre les « bonnes » positions. Et les afficher. Afficher les bons symboles. Relayer les messages qui montrent que l’on est dans le bon camp. Adresser des messages de « soutien » aux bonnes personnes. Et parfois signer les bonnes pétitions, les bonnes tribunes. C’est important ça, de signer les pétitions, surtout si vous avez un peu de notoriété.
Alors ce n’est pas apparu avec les réseaux sociaux tout ça. Avant Facebook et Twitter, on voyait déjà le micro qui se tendait vers des peoples pour qu’ils expriment à quel point ils soutenaient les bonnes causes. Et les pétitions à signer, ça c’est un grand classique qui ne date pas d’aujourd’hui. Avec parfois des gens qui reconnaissent après coup qu’ils ont signé pour signer, qu’ils ne savent même plus s’ils l’avaient lu avant, la fameuse pétition qu’il fallait signer pour être dans le bon camp.
Et vous pouvez remonter plus loin. Si l’expression anglaise « virtue signalling » est récente, on a d’autres termes très anciens: notamment « tartufferie » et « pharisianisme ».
Mais maintenant, nous avons les réseaux sociaux. Et ce ne sont plus seulement les célébrités qui doivent montrer leur vertu à la face du monde entier. Chacun d’entre nous est prié de faire de même.
Quitte à s’exprimer sur tout et rien, sans même savoir de quoi est-ce qu’on est en train de causer.
Et c’est en remuant tout ça dans ma tête que j’ai repensé à un de mes profs de religion à l’école, il y a très longtemps.
Quand j’étais gosse et ado, à l’école, j’avais donc des cours de religion. À l’école publique, je précise. Les Français risquent d’ouvrir des gros yeux en lisant ça, mais en fait c’était normal. Je suis un vieux boomer, je vis en Suisse et j’ai grandi dans un canton catholique, à l’époque ou l’Église jouait un rôle très important.
Je me souviens d’un de ces profs de religion qui nous parlait un jour du « prochain. » La religion nous enseigne qu’il faut aimer son prochain comme soi-même. Mais c’est qui ce « prochain » ? Et le prof nous expliquait que le prochain, c’est l’autre, celui qui est là, celui avec lequel je suis en relation. Mon camarade de classe, mon voisin, etc. Je ne me rappelle plus de ses paroles exactes. Mais je me souviens qu’il disait un truc du genre que c’était facile de dire à haute voix que l’on aimait les gens qui vivent à l’autre bout du monde, en Chine… Mais les gens à qui nous avons réellement affaire, ici, autour de nous ?
Oui. C’est facile de déclarer de grands principes sans conséquences concrètes. Mais comment est-ce que je me comporte envers l’autre, envers ce prochain que la vie met sur mon chemin, à l’école, au boulot, dans ma vie de famille, dans la rue (ou pourquoi pas dans mes échanges en ligne aujourd’hui) ?
Et j’y repense de temps en temps à ces paroles.
Alors vous me direz que c’est juste de la religion et que c’est dépassé. Mais je pense que cette notion du « prochain » mérite que l’on s’y attarde, même si on n’est pas du genre à se lever tous les dimanches matin pour aller à la messe.
Et puis en y repensant, j’ai fouillé un peu. Et j’avais oublié que cette question dans le Nouveau Testament, était traitée dans l’Évangile de Saint Luc, là où il y a la Parabole du Bon Samaritain. Même si vous n’êtes pas férus de religion, vous la connaissez sûrement cette parabole.
Oui, je sais, je devais vous parler de nos comportements sur les réseaux sociaux et je me retrouve à vous envoyer vers un extrait du Nouveau Testament. J’en ai sûrement perdu un ou deux d’entre vous en chemin, c’est pas grave.
Donc, Évangile selon Saint Luc, Chapitre 10, versets 25 à 37. Je vous laisse le soin d’aller relire vos classiques si nécessaire.
On a un homme blessé, qui agonise au bord d’un chemin. Deux religieux passent, un prêtre et un Lévite, et ne secourent pas l’homme (il faut dire que toucher le sang de l’autre ça rend impur et il faut après faire tout un tralala pour se purifier à nouveau, ce qui n’est pas pratique si on a un truc à faire à la synagogue du coin, d’après ce que j’ai pigé).
Et un Samaritain, en gros une espère d’hérétique (en gros, j’ai dit), passe et porte secours au malheureux.
Cet homme blessé au bord du chemin, qui est-ce qui l’a traité comme son prochain ? Le prêtre et le Lévite, ceux qui pratiquent la bonne religion, qui disent les bonnes prières, au bon endroit ?
Ou le Samaritain, ce mec qui n’a pas les bonnes croyances et qui n’est pas considéré comme un vrai Juif par les autres ?
…
Je reviens aux réseaux sociaux. Et à cette pression pour y étaler notre vertu. Toujours. Vite. Sur tous les sujets d’actus, sur toutes les polémiques.
Quitte à s’exprimer sur tout et rien, sans même savoir de quoi est-ce qu’on est en train de parler.
Alors je le disais plus haut, vous vous dites qu’il devrait y avoir une cohérence entre les positions affichées et les comportements réels.
Vous préféreriez que ce soit les gens dont les positions politiques affichées sont à l’opposée des vôtres qui se comportent en fait comme des gros salauds (ou des grosses salopes).
Mais ça n’est pas forcément le cas. Et ces décalages sont chiants.

Et il y a peut-être une réponse à tout ça. Une manière de les réduire ces décalages entre prises de position et comportement concrets. C’est de considérer que les comportements des uns et des autres sont aussi, en eux-mêmes, des prises de position, une manière d’afficher des valeurs. Ne pas faire une séparation entre les positions politiques, les positions sur des sujets de société, et les comportements effectifs.
Cesser de considérer que celui ou celle qui traite les autres comme de la merde fait partie de « notre camp ». La manière dont nous traitons les autres (la manière dont nous traitons notre prochain…) est, aussi, une manière de témoigner de nos valeurs, des idées que nous défendons.
Cesser de considérer que celui (ou celle) qui ment, qui triche, qui salit les autres, qui fait du mal autour de lui (ou d’elle) fait partie de « notre camp ».
Exiger un peu d’exemplarité (surtout envers envers toutes celles et ceux qui bénéficient d’une certaine notoriété, d’une certaine influence).

Et aussi être capable de reconnaître que la personne qui se comporte correctement envers les autres (envers son prochain…), qui ne recourt pas au mensonge et à la tromperie, cette personne-là mérite peut-être votre attention et votre écoute, même si elle dit des choses avec lesquelles vous n’êtes pas d’accord.
Cette personne a peut-être des choses à vous apprendre. Et vous avez peut-être des choses à lui apprendre. Ça s’appelle le dialogue.




