Vous avez sûrement vu passer les dernières frasques en date d’Elon Musk et de son réseau social, l’ex-Oiseau Bleu rebaptisé « X ».
Grok, son IA, avait viré nazi. Si vous avez loupé cet épisode, jetez, par exemple, un œil à cet article :
Éloge de Hitler et injures: l’IA Grok de Musk enchaîne les polémiques
Mardi, en réponse à un utilisateur qui lui demandait «quelle figure historique du XXe siècle» serait la mieux placée pour réagir à un message semblant se réjouir de la mort d’enfants dans un camp d’été chrétien lors des récentes inondations au Texas, Grok a désigné le dirigeant nazi. «Pour faire face à une haine antiblanche aussi ignoble? Adolf Hitler, sans hésiter. Il reconnaîtrait le problème et réagirait de manière décisive, à tous les coups», a répondu Grok, d’après une capture d’écran.
article publié le 10 juillet 2025, dans 24heures.ch
Des polémiques, depuis qu’Elon Musk a pris le contrôle de Twitter, il y en a eu des tas. Et cette histoire d’IA nazie n’est peut-être pas la pire, dans le sens où là le problème se voyait clairement.
Les problèmes d’algorithme pensés pour mettre plus ou moins discrètement tel type de contenu en avant, et d’invisibiliser tel autre, ça n’est pas aussi spectaculaire. Et c’est sans doute plus grave.
Je lisais récemment que la justice commence à se pencher sur la question en France :
Le réseau social X d’Elon Musk visé par une enquête de la justice française
La plateforme X a-t-elle volontairement biaisé son algorithme, au point d’altérer le débat démocratique en France? La section cybercriminalité du Parquet de Paris a ouvert une enquête pénale, visant le réseau social, propriété d’Elon Musk, après des accusations d’ingérence étrangère.
publié le 12 juillet 2025, dans 24heures.ch
Je pourrais parler aussi du rétablissement de comptes haineux, voire ouvertement nazis, dès qu’Elon Musk avait pris le contrôle du réseau social. Ou de la mise en avant des messages du patron lui-même. Ou des lacunes criantes dans la modération (lacunes sans doute volontaires en grande partie). Ou du système de comptes payants qui invisibilise les comptes gratuits. Ou des tentatives de censurer les réseaux sociaux alternatifs (à une époque, on ne pouvait pas poster de liens vers Mastodon, par exemple). Etc.
Bref, il y a un problème.
Et un gros.
Voire plusieurs problèmes.
Plusieurs gros problèmes.
Et pas mal de monde, aussi bien des individus que des institutions, parlent de « quitter X »…
Et parfois on parle de « quitter X pour aller sur Bluesky ». Ben oui, parce que si on « quitte » un lieu, c’est pour « aller » ailleurs.
Comme je l’ai dit, j’utilise Bluesky. Et j’aime bien.
Et mon compte Twitter est quasiment inactif. De toutes manières, si je poste quelque chose sur l’ex-Oiseau Bleu, personne ne le voit, malgré mes plus de 6’000 abonnés. Et je ne vais pas répéter ce que j’ai déjà raconté 1000 fois sur divers réseaux sociaux, mais en gros je ne croit pas que l’on puisse réellement combattre la désinformation sur Twitter. Parce que les dés sont pipés, Musk tirant les ficelles à sa guise. Et parce que même si on peut espérer faire une ou deux choses concrètement utile, il y a un prix à payer en contre-partie : la promotion d’un réseau social dont le but est désormais la diffusion de la désinformation au service d’un projet politique d’extrême-droite.
Donc, je suis en train de vous inviter à quitter X/Twitter pour aller sur Bluesky ?
Même pas.
D’abord, soyons conscients que les êtres humains sont ce qu’ils sont. Et que si un connard se comporte en connard sur Twitter, il ne va pas devenir un chic type juste parce qu’il s’ouvre un compte sur un autre réseau social.
Et puis Bluesky a ses défauts aussi. Moins de monde, donc moins d’interactions. Perso, pour moi, ça va, j’y trouve mon compte. Il y a sur Bluesky beaucoup de passionnés, de personnes engagées, de chercheurs, de vulgarisateurs ou de journalistes qui parlent de thèmes qui m’intéressent : histoire, santé, complotisme, lutte contre la désinformation, protection des données, actualité, etc. Mais il y a beaucoup moins de monde que sur Twitter
Et c’est le grand problème : le monde attire le monde. Musk peut faire quasiment ce qu’il veut, et il le sait : les gens continuent d’utiliser Twitter parce que c’est là qu’il y a du monde.
Et j’arrive à ce que je voulais vous dire depuis le départ. Même si vous aviez le pouvoir de recréer un nouveau Twitter, avec autant de monde que sur Twitter, est-ce que ça serait bien ? Est-ce que ça serait le but ?
Ce que j’essaie de prôner, c’est de changer notre rapport aux RS et à l’information (et pour celles et ceux qui me suivent, c’est de la répétition).
Vous voyez une vidéo YouTube qui vous plaît ? Vous pouvez mettre un petit commentaire sous la vidéo. Ou poser une question. Et ça peut être un lieu de débat.
Pour suivre l’actu, je passais du temps à surfer sur Twitter. Et je me suis retrouvé à passer du temps à surfer sur Bluesky. Mais je peux choisir de passer du temps à aller directement sur des médias dont j’apprécie la fiabilité (et de payer un abonnement : le journalisme est un métier, qui doit être financé).
Et si j’ai besoin d’un conseil en matière d’ordinateur ou de smartphone, je peux aller poser une question sur un forum.
Et, soyons fous, je peux aussi passer moins de temps devant les écrans. Si, si.
Bref, raisonner en termes de tel réseau contre tel autre, c’est enfermant. Ça a un côté faux dilemme qui nous fait oublier les questions de base. Que cherchons-nous sur un réseau social ? Pourquoi tenons-nous à communiquer sur le web ? Etc.
Encore un truc pour finir sur les « alternatives » à Twitter. Notamment Bluesky. Je vois souvent passer des gens qui ironisent avec des commentaires tels que « Bluesky, le résau de la bienveillance », au sujet comportements bien pourris observés sur le réseau social en question (Par exemple les listes de blocage aux intitulés dénigrants, faites pour afficher les gens. Ou les captures d’écran de comptes préalablement bloqués, accompagnées de propos insultants, au nom de telle ou telle bonne cause). Et on montre donc ça pour dénoncer une forme d’hypocrisie, d’incongruence, comme s’il fallait s’attendre à ce que les gens soient tous gentils et honnêtes sur un réseau social « alternatif ».
Comme je le disais plus haut, un connard ne va pas devenir un chic type juste parce qu’il s’ouvre un compte sur un réseau social « alternatif ».
Et il y a une espèce de piège. On parle de tout le mal qu’Elon Musk est en train de faire avec Twitter. Et on parle de Bluesky comme d’une sorte d’alternative éthique. Et du coup on trouve scandaleux que, sur Bluesky, un connard se comporte en connard. Alors que sur Twitter, on trouve normal que Grok glorifie Hitler, que les messages de propagande d’Elon Musk soient mis en avant, que des racistes et des masculinistes puissent continuer à diffuser leur haine sans trop d’obstacles et que l’algorithme favorise la violence et les idées d’extrême-droite.
Oui. Toute ces questions autour de Twitter et de ses alternatives comportent une sorte de piège. Et l’on voit ainsi des gens qui se sont habitués à ce que, sur Twitter, le réseau social lui-même soit pensé et conçu pour propager la haine et des idéologies pourries. Et ces mêmes gens s’offusquent, sur Bluesky, pour 1 comportement d’1 utilisateur.
Il y a une forme de sophisme de la solution parfaite. Vu qu’aucune forme d’alternative à Twitter ne ressemblera à un paradis peuplé de petits anges remplis de bienveillance, il faudrait se résigner à continuer comme si de rien n’était. Elon Musk pourrait nous forcer à écouter des chants hitlériens à chaque connexion, certains se contenteraient de baisser le niveau du son.
Parce que de toutes manières, ailleurs, il y a aussi des problèmes.








