Vous l’avez vue la série en 4 épisodes de HBO Max consacrée au scandale Raoult, « Professeur Raoult VS le Gang des Cerises » ? Non ? Bon, ben allez y, regardez ça. Ça en vaut la peine.
J’avais pas mal suivi cette affaire et j’y ai appris des choses.
Mais j’ai aussi envie de rajouter 2 points qui me semblent essentiels.
D’abord, ce documentaire en 4 épisodes met en avant un groupe de personnes réduit. Or beaucoup de monde s’était élevé contre les tromperies du « Pandemic Prophet » et de ces complices.
Ensuite, le documentaire fait démarrer le scandale Raoult à sa fameuse étude « Gautret et al » rétractée récemment. Et on raconte comment ce gang des Cerises s’est penché sur cette étude, relevant les manipulations. Or, avant même cette étude pourrie, il y avait de grosses alarmes qui n’auraient pas dû être ignorées.
Un récit basé sur 6 héros ?
C’est un point que pas mal de monde a relevé à la sortie de la série. Le récit se base sur 6 personnes, que l’on pourrait prendre pour un groupe d’individus isolés. Alors on donne la parole à d’autres personnes qui se sont investies, sans être présentées comme membres du « gang des Cerises » (le chercheur Mathieu Molimard, le journaliste Victor Garcia, le complotiste « repenti » surnommé « Stalec »…).
Mais il a eu bien d’autres personnes qui se sont impliquées pour dénoncer les fraudes et les mensonges de l’IHU de Marseille et de son ex-patron.
Certains protagonistes ont commenté aussi ce point.
Soignants, chercheurs, journalistes, vulgarisateurs, etc. D’autres personnes se sont beaucoup investies. Et se sont attirées des ennuis.
Alors un docu, ça doit raconter une histoire de manière intelligible. Et se focaliser sur un petit groupe de personnes était sans doute un bon choix narratif.
D’ailleurs, à d’autres moments de la crise du Covid, on a vu le même phénomène.
En mars 2024, la revue Nature a publié un article intitulé « The reckoning » avec ce chapeau :
Didier Raoult and his institute found fame during the pandemic. Then, a group of dogged critics exposed major ethical failings
Nature avait donc le choix de se centrer sur un groupe d’individus (dont certains apparaissent d’ailleurs dans le documentaire d’HBO Max), certains ayant même droit à un portrait dessiné.

Donc, voilà, les réalisateurs ont fait un choix pour pouvoir mieux raconter une histoire et ça peut se comprendre. Mais je trouve qu’ils auraient pu ajouter une mention claire rappelant l’existence de nombreuses autres personnes qui ont refusé de laisser faire et qui ont pris des risques (et parfois souffert de représailles de la part de Raoult, de son entourage ou de ses fans).
Je me permets du coup de faire quelques petits rappels ici. C’est une sélection tout-à-fait arbitraire d’articles racontant l’action de certaines personnes et, parfois, les ennuis que cela leur a valus.





Avant même l’étude frauduleuse : de très gros signaux d’alarme
Les choses sont allé très vite en ce début de pandémie.
Fin 2019 on entendait parler d’un virus dans une ville de Chine.
En janvier 2020 des chercheurs et médecins ont commencé à s’inquiéter.
En février, ce n’est plus possible de l’ignorer, le virus est là, en Europe et fait des dégâts.
Et le 25 février une vidéo diffusées depuis Marseille fait un buzz énorme sur les RS et a commence à faire les gros titres. Un certain Didier Raoult annonce la fin de partie pour le « virus chinois ».

Le 20 mars, Didier Raoult publie un article reportant les résultats très positifs d’un essai clinique qu’il a mené : « Hydroxychloroquine and azithromycin as a treatment of COVID-19: results of an open-label non-randomized clinical trial »

Le film raconte très bien la ruée sur la chloroquine, la surmédiatisation, l’engouement des politiques, etc. Et le scepticisme de certains, qui ont bien de la peine à se faire entendre.
Tout est allé très vite. Mais il vaut la peine de se pencher sur ce qu’il s’est passé AVANT la publication de cette étude.
Si vous me suivez, vous avez peut-être déjà vu passer cet autre billet de blog, où j’évoquais certains points que je vais reprendre ici.
D’abord, le documentaire évoque brièvement d’où vient cette allusion aux trottinettes. C’est de Didier Raoult lui-même.

Pendant les premières semaines de l’épidémie, il a accordé divers interviews dans les médias, dénonçant une « panique injustifiée », une « hystérie », une « psychose » autour de ce virus chinois.

Dans Corse Matin (Didier Raoult : « Il y a plus de chances de mourir d’autres virus que du coronavirus »), le 28 janvier, il explique :
il y a probablement plus de gens qui sont tués en trottinette en Chine que par le virus.
Le 17 février, Raoult poste sur la chaîne Youtube de l’IHU sa vidéo intitulée « Coronavirus : Moins de morts que par accidents de trottinette ». Le 17 février, Raoult en est donc encore à dénoncer la psychose autour du virus chinois, après avoir fait la tournée de tous les médias qui voulaient bien lui tendre le micro.
Quelques jours après, l’Italie du Nord est débordée par le virus et on commence à parler de confinement et de fermeture des frontières.
Le 25 il fait donc son annonce choc : « Fin de partie ». Tout le monde a déjà oublié ses sarcasmes répétés en boucle encore quelques jours plus tôt ? Le gars qui annonce la « fin de partie » grâce à un remède miracle, c’est le même qui, 8 jours plus tôt, jurait encore que ce virus ne ferait pas plus de dégâts que les accidents de trottinette. Et personne ne questionne sa crédibilité ?
Et il y a la Chine. Raoult, à ce moment-là, n’a pas encore effectué d’essais cliniques. Il se base sur des infos venues de Chine. Et qui se donne la peine de vérifier si les Chinois confirment ce que Raoult a raconté ? Je vous renvoie à mon billet de blog cité plus haut.
Je parlais plus haut des gens qui avaient mouillé le maillot; moi, je me souviens notamment de Mathieu Rebeaud, à l’époque doctorant à l’Uni de Lausanne, creusant et essayant de vulgariser au mieux.

Et il y a encore un point qui n’est pas du tout évoqué dans le documentaire. Un « détail technique » assez simple à comprendre.
Et là c’est un autre souvenir qui m’est resté de ces premiers mois de Covid : les explications de Christian Lehmann sur ce tour de passe-passe (il a aussi développé cette question dans un article chez Libé). Entre la vidéo « fin de partie » et son fameux essai clinique, Raoult a transformé la chloroquine en hydroxychloroquine. Et ça passe comme ça ?
Et là, c’est un point qui est souvent oublié. 2 médicaments différents. L’un dérive de l’autre. Mais 2 médicaments différents, qui avaient des indications différentes. Et qui ont des effets secondaires différents. Et on fait comme si c’était du pareil au même.
Et tout ce que je rappelle ici, en ces premières semaines de pandémie, c’est là, sous nos yeux à tous. Et ce ne sont pas des points très techniques. Nous pouvons tous comprendre.
Un mec fait la tournée des médias pour ricaner sur une prétendue psychose du virus chinois, avec des comparaisons foireuses sur les accidents de trottinette. Et ce même mec, du jour à l’autre, quand ça tourne vraiment au vinaigre, prétend avoir trouvé la solution au problème qui, selon lui, n’existait pas quelques jours plus tôt.
Le même mec prétend s’appuyer sur les travaux des Chinois. Sauf que si vous vérifiez ce qu’il se passe en Chine et que vous comparez, ça ne colle pas du tout.
Et, enfin, toujours ce même mec, son remède miracle il le transforme d’un coup en un autre remède. Comme ça.
Et tout ça, c’est sous nos yeux à toutes et à tous. Avant même que le mec en question ne publie à la va-vite son étude pourrie qui fera tant de mal et qui mettra longtemps à être rétractée. De grosses alarmes qui, à ce moment là déjà, devraient suffire à stopper le scandale Raoult.
D’autant plus qu’il y a encore un autre point : c’est que les mauvaises pratiques de Raoult sont à l’époque déjà connues de longue date dans les milieux scientifiques. Alors ça, c’est peut-être un peu pointu pour M et Mme Tout-le-Monde (quoique certaines informations étaient déjà publiques avant et ressortent en mars-avril 2020). Mais pour les journalistes et les décideurs politiques, ça devrait être un gros signal d’alarme. Un gros signal d’alarme qui aurait dû être écouté AVANT MÊME LE DÉBUT DE LA PANDÉMIE. La vérité a été rendue publique progressivement. Un rapport de 2017 qui avait été caché… Une demande de procédure disciplinaire en 2018, provenant de 2 ministres, qui se perd en route et dont on a plus de nouvelles… Etc.
…
Mais bon, je chipote, je fait des rappels, je rajoute des détails…
Mais ce docu, il m’a vraiment plu.
Allez vite le regarder.
Et ayez une pensée pour les gens qui ont contribué à dénoncer cet ensemble de scandales. Qu’ils apparaissent ou non dans ce docu.